• Thibault Randoin

Sur la route... du Canada

Ce récit est l’histoire de nos vacances à Manon et moi au Canada. Durant ce séjour, j’ai lu un livre mythique, fondateur pour certains : “ Sur la route ” de Jack Kerouac. Je vous invite à en faire autant. Il raconte les immenses virées de l’auteur et de son ami Neal Cassady à travers les États-Unis, souvent dans des voitures déglinguées pendant des dizaines d’heures, parfois en stop ou dans des trains, le tout dans les années 50 et parfois même pas complètement sobre. Ce livre a, selon la légende, été écrit d’une traite sur un immense rouleau de papier de 30 mètres qui symbolise l’infini de la route. Le style d'écriture de mon récit est librement inspiré de celui de ce livre que j’ai pris beaucoup de plaisir à déguster. D’ailleurs, à la première phrase du rouleau original, Kerouac fait une faute et écrit deux fois le mot “rencontré”. Pour le clin d'œil…



J’ai rencontré rencontré* Manon il y a treize ans dans le Jura pour nos études et très vite après nous sommes partis vivre pendant six mois au Canada, à Montréal. C’était en 2012. À l’époque nous prenions du bon temps entre nos semaines de boulot et nous partions découvrir la banlieue de Montréal le plus souvent. De temps en temps on se cotisait et on partait plus loin. Québec bien sûr, mais nous avions l’impression d'être en France alors on poussait un peu plus loin, comme Tadoussac le pays des indiens par exemple. Je garde quand même quelques regrets de cette période, surtout de ne pas avoir plus bourlingué. Si mes calculs sont bons, c’était il y a dix ans tout juste, et donc, un peu pour fêter ça, pour verser dans la nostalgie, et puis surtout parce que ça nous faisait plaisir, nous avons repris l’avion pour le nouveau continent. Mais cette fois à l’ouest, pour voir un peu si le sirop d'érable coule toujours.


Nous avons donc décollé de France, en ce mois d'Août étouffant, et nous avons atterri à Calgary pas mal d’heures après, pas spécialement frais comme des roses. On est même allé directement à l'hôtel après un long trajet en bus depuis l'aéroport, puis une bonne dose de marche à pied, avec nos gros sacs de voyage, dans ces grandes lignes droites qui quadrillent toutes les villes d'amérique du nord, comme si les architectes américains étaient tous joueurs d'échec, à part Quebec je viens de le dire. À l’issue de tout ça nous nous sommes couchés et on a roupillé comme des bûches jusqu’au petit matin. On s’est réveillés beaucoup trop tôt mais c’est l’effet du décalage horaire qui fait que la veille à la même heure on était en train de se coucher, le corps n'y comprend rien, pas plus que mon esprit quand j'essaye de capter ces histoires de changements d’heure et de décalage horaire mais c’est un autre sujet, j’y reviendrai. De fait, se lever tôt a aussi des avantages, nous avons eu le temps de visiter la ville, de se les geler pas mal dans le vent du Nord qui sifflait entre les buildings et de prendre un vieux couple de chinois en photo avec leurs téléphone “Because it’s our first time here!”. Ensuite nous avons traversé la banlieue industrielle pour rejoindre le lieu où nous devions prendre possession de notre van pour le reste du voyage. On est arrivés devant la porte qui était fermée, personne. Il a fallu allumer le téléphone et commencer à se délester de quelques euros de forfait pour appeler le mec qui s’occupe de donner les clés et de prendre la caution, surtout de prendre la caution. Le golgoth avec sa crête en guise de coiffure et ses mains de mécano n’était pas très causant, mais tant mieux finalement. Il parlait avec une telle logorrhée traînante et roulante qu’on ne comprenait rien. Bon il faut dire qu’on est pas non plus des as de la langue anglaise et c’est pour cette raison qu’il nous suffit de peu pour qu’on soit largués. Pas grave, on a saisi l’essentiel, on a pris les clés et on s'est tirés en quête d’un supermarché pour faire nos courses. Peu de temps après, on tombe sur un Wal-Mart, on achète un bidon de sirop d'érable donc, puisqu’il coule toujours évidemment, et un tas d’autres trucs qui nous permettront de nous sustenter pour les quelques jours à venir. On passe à la caisse, on craque notre PEA pour régler la note et on se rend bien compte à ce moment là que le Kirghizistan des dernières vacances et ses courses à trois euros est bien loin du mode de vie américain. Ensuite on fait le plein d’essence, et chose surprenante, presque philosophique au fond, il faut annoncer le montant que l’on veut mettre à l’avance. “Mais si on veut faire le plein ?” Bon ça va, ils rendent la monnaie si on a tapé trop haut. Après tout ça, on prend la route pour fuir la ville et goûter à la nature Canadienne, la wilderness quoi. Comme la journée est déjà bien avancée, on fait 100 bornes le soleil de l’Ouest pleine face et on se cherche un petit endroit tranquille pour se garer et dormir. On enquille une piste, puis une autre après une bifurcation et, coup de chance, une barrière est ouverte. On la franchit et un petit pré tout plat entre des conifères nous accueille, on est pas mal, à l’abri de la route. On s’installe un peu, on sort la petite table, de quoi faire à manger et moi je pars à la découverte des alentours. Une petite rivière coule plus loin, je l’entends alors je vais voir, des fois que je tombe sur un ours en train de boire. Pendant ma balade j’entends un pick up passer pas très loin. Quand je reviens, Manon me dit qu’il faut partir, on vient de se faire virer par le proprio. Première déconvenue. En fait la bas, dans les Parcs Nationaux, interdit de dormir hors des campings payants. Il est 20h30, on cherche, et on trouve un petit camping en auto-registration avec plein de places libres, nous voilà tranquilles, mais prévenus…


L’heure matinale et la fraîcheur ne nous ont pas empêchées de nous faire des pancakes ce matin-là. On était donc prêt à reprendre la route et cette fois-ci nous allions aller directement là où les guides nous disent d’aller, Banff puis Lake Louise. Pour dire vrai, c’est beau, oui, mais finalement pas guère plus que le reste du pays. Les montagnes y sont hautes, acérées par endroit, et puis dans cette immense vallée coule une large rivière d’un bleu émeraude. À côté de la rivière, il y a une ligne de chemin de fer qui porte des trains de plusieurs kilomètres de long et de chaque côté des forêts immenses de sapins, vraisemblablement peuplées d’ours au vu du nombre de panneaux qui agrémentent chaque départ de rando. Il n’y a pas à dire, quand on regarde ce paysage on sait parfaitement que c’est le Canada. On a donc entrepris de faire une randonnée ce jour-là, pour prendre un peu de hauteur, s'éloigner de la foule estivale, et puis rentabiliser un peu le pass à dix dollars par tête qu’il faut renouveler tous les jours dès qu’on se trouve dans un Parc National. Cette rando a été belle, longue, chaude, ce qui ouvre légitimement le droit à une pinte de bière au village, que nous n’avons pas tardé à siroter. Ensuite nous avons cherché un emplacement pour la nuit et on n’en a pas trouvé, du coup on s’est repliés sur le parking “overflow” qui recueille les gens comme nous, ceux qui sont arrivés trop tard au camping (qui marchent selon le principe du premier arrivé premier servi), et qui sont donc littéralement à la rue, des beatniks en somme. Ce fameux parking est à côté de la gare, éclairé toute la nuit et à côté de la route. Ce n’était pas Guantanamo mais on a quand même connu plus idyllique.


Le lendemain nous nous sommes rendus à Lake Louise. En fait, c’est le nom du Lac bleu turquoise parcouru par plein de canoës de couleurs que tout le monde à déjà vu en photo. C’est très beau mais aussi très visité ce qui enlève un peu de charme à l’endroit. Je préférerais faire une rando de quatre heures pour y parvenir. Il y aurait sûrement moins de chinois qui sentent le Chanel N°5. Ils seraient peut être remplacés par des chinois avec d'énormes téléobjectifs mais ça je n’en sais rien. On s’est quand même baladés et le soir on a trouvé, oh miracle, un endroit sympa et gratuit pour dormir. Comble de la joie, nous étions en train de préparer notre petit dîner quand nous avons entendu du bruit dans la forêt. À cinq mètres de nous se pointe un ours brun au travers des taillis. Aussi surpris que nous il n’a pas fait le fier et il est reparti traîner son poil plus loin. C’est vrai qu’on n’a pas l’air commode comme ça. Après ça on s’est pieutés et à cinq ou six heure du mat’ le klaxon d’un van voisin s’est déclenché tout seul. Le mec avait l’air désemparé et ne pouvait rien faire. Du moins de ce que j’ai vu mais c’est vrai que je n'ai pas pris le temps de remettre mes lunettes avant de pousser le rideau et puis de toute façon il y avait de la buée sur les fenêtres. La même mascarade a recommencé encore deux ou trois fois avec à chaque fois juste assez de temps pour se rendormir. Le Canada n'a pas l’air d'être de notre côté pour la qualité du sommeil.


Après cette nuit là, dont on est ressortis quelque peu hirsutes, nous avons filé en direction de Jasper par une route splendide qui s'appelle “la route des glaciers''. Non, pas ceux à la fraise et à la vanille, mais les grands, les gigantesques qui recouvrent des centaines de kilomètres carrés et qui poussent des vents catabatiques à geler un castor en train de raconter une histoire, et en plus on en voit qu’un petit morceau. Il y en a même un qui est installé sur un immense plateau inaccessible et qui fait la surface de Vancouver, je vous laisse imaginer. Nous aussi nous ne l’avons qu’imaginer puisque de la route nous n’en voyons que les séracs car le plateau est bien 1000 mètres d’altitude au-dessus de la route. Ensuite nous sommes passés à un point de vue qui s’appelle “La courbe de Morant” en hommage à Nicholas Morant, un sacrément bon photographe qui a fait les grandes heures de National Geographic dans les années 50 - 60 et qui a rendu célèbre ce paysage que vous avez forcément déjà vu en photo quand vous tapez “ montagne canada” dans Google. Les montagnes au fond, la rivière dont je parlais juste avant, bleu turquoise, qui produit une courbe elle même longée par la voie ferrée comme si le train avait le bout des manches du falzar dans l’eau. C’est plutôt chouette et bigrement mythique. Bon ensuite on arrive à Jasper qui n’a pas un intérêt immense à part celui de faire le plein.


Faut que je vous dise tout de même, avec cette foule dans les parcs nationaux, la galère perpétuelle pour trouver où crécher le soir, et les biftons dont il faut se délester tous les jours pour rester dans lesdits parcs, on s’est décidés à tailler la route une fois passée Jasper et de s'arrêter une fois le Pacifique trouvé, un bon millier de kilomètres plus loin. On fait les calculs, ça va nous couter bonbon en essence, on va faire péter le compteur kilométrique octroyé par le loueur du van mais on s’en fout pas mal. On a envie de voir la nature sauvage, on vise Bella Coola, une petite bourgade tout au bout d’un fjord de quarante kilomètres qui s’enfonce dans les terres. En latitude, la ville se trouve à mi-chemin entre Vancouver et Prince Rupert. De fait, on prend la route et en quittant Jasper on gagne une heure. Gratis, comme ça, tu ne demandes rien et on te refile une heure à ta journée, tu te retrouves avec un tour d’horloge de 25 heures sans que t'aies rien compris. Bref tu as passé un fuseau horaire et comme je le disais plus haut tu ne captes plus rien en matière de décalage horaire, c’est comme ça. Comme on n’est pas des brutes et qu’on roule pas comme Neal Cassady (dans Sur la route de Jack Kerouac), on prend quand même le temps de s'arrêter, de camper, de profiter. À un moment Manon sort un chewing gum de sa poche que la compagnie aerienne nous avait gracieusement offert suite à un retard de deux heures et elle me dit toute heureuse qu’elle était : “Regarde c'est pas des dragés, c’est des rubans comme à l’époque” Elle me sourie, elle avait remplacé ses dents par le ruban blanc de chewing gum tout neuf. Je ne sais pas si c’est la voir si fière de sa blague, ou la blague elle-même mais je me suis bien marré !


Les deux ou trois jours qui ont suivi on les a passés sur la route. De temps en temps on s'arrêtait prendre un café trop cher dans un Tim Horton, on faisait nos courses trop chères dans des Save on Food et on faisait des pleins trop chers dans des PetroCanada. On écoutait du rock américain comme “Horse with no Name” et je dois dire que dans ces grandes étendues, au volant de notre Chevrolet Astra repeint ça avait plutôt de l’allure. On a décidé de traduire les paroles de cette chanson. C’est une grosse métaphore sur un chagrin d’amour, comme quoi le gars traverse un désert et il ne peut plus se rappeler de son nom mais que c’est bon de ne pas être sous la pluie. Bon c’est un peu alambiqué mais la mélodie est vraiment chouette.

À la fin on a fini par arriver en haut du col qui file vers la vallée de Bella Coola. On a dormi là et on a découvert ce qu’allait être notre prochain fléau, les moustiques. Il y avait pourtant de l’air, il ne faisait pas plus de 10 degrés le soir et pourtant on était pas mal attaqués. Ce n’était rien en comparaison des prochains jours. Le matin suivant nous avons descendu les vingt kilomètres du col, en arrivant en bas les freins fumés, il ne fallait pas une épingle de plus. Là on s’est mis en quête du Grizzly car on était là pour ça. La vallée est à cet endroit, sur son côté Sud, une immense forêt primaire, refuge des grands ursidés. Nous avons essayé de nous y enfoncer un peu, nous avons découvert de splendides cascades, un parterre de mousse vert fluorescent, des cèdres rouges centenaires immenses, un écosystème complet baigné dans l’humidité et la pénombre. Un monde enchanteur. Nous aurions aimé y pratiquer l'affût pour observer les animaux mais le plus petit de tous nous mène la vie dure. Les moustiques s’introduisent dans les moindres interstices des vêtements et piquent à travers les habits en coton. Quand tu es parfaitement couvert il reste les mains et le visage qui attire la population complète et c’est tout simplement invivable sans moustiquaire, nous n’en avions pas.


Le dernier jour dans la vallée nous avons entrepris de faire le plein dans une petite station service d’indien. Comme d’habitude je rentre dans la petite cahute qui sert de caisse dans laquelle il fait un froid de gueux. Je dis que je veux “full”, et au moment de parler la caissière échappe un énorme rot, puis un autre et encore un autre. Je trouve cela plutôt étrange, elle s’excuse un peu, je ressors prêt à raconter la petite histoire à Manon mais avant cela je mets le pistolet dans le réservoir et j’attends que l’essence le remplisse. Dans ce laps de temps l’interphone s’allume et j’entends une voix de robot qui s’en échappe: “ Trop cool votre van ”. Je crois que Google Translate m’a parlé.

Je crois qu’il est temps que je vous parles du van. Vous le savez, c’est un Chevrolet Astra, le genre de véhicule super banal en Amérique, la voiture des mères de famille du mid-ouest qui conduisent leurs quatre gosses évangélistes à la messe du dimanche matin, vous voyez le genre ? Bon dans le nôtre, plus de sièges arrières, une planche de contreplaqué à la place, un matelas par dessus, des rideaux aux fenêtres et nous voilà dans un motel roulant, il ne manque plus que le rocking chair devant pour finir la scène mais les chaises pliantes prennent quand même moins de place. Ça c’est pour l'intérieur et ça n'a rien d’extraordinaire pour un van. Non le truc qui nous démarque c’est que l'intégralité de la carrosserie et même les vitres arrière ont été repeintes en mode graph aux couleurs du film Las Vegas Parano avec Johnny Depp. Le film est complètement psychédélique, on y voit les deux acteurs principaux défoncés à toutes les drogues possibles en plein trip permanent à Vegas. Il représente la culture de la drogue dans les années 70 au States et semble avoir marqué les esprits car on a eu un succès fou. Il faut dire que la phrase énorme à l’arrière ne laissait pas indifférent: “Honk if you beat the bishop”. Traduction, “klaxonne si tu te masturbes”. Nous avons entendu un paquet de klaxonnes.


On a repris la route dans ses grandes largeurs. Il a fallu refaire les 450 kilomètres de la seule route qui mène à Bella Coola en sens inverse, re-traverser le pays des indiens puis bifurquer plein sud pour se diriger vers notre prochaine destination, Vancouver. Souvent on tuait les longues heures de route chaudes et assommantes en discutant de tout et de rien. On parlait pas mal de nos futurs projets qu'on aurait en rentrant au pays. À ce qu’on aimerait faire et pas faire, ce qu’on voudrait améliorer dans notre quotidien. Le plus souvent, vu qu’on avait les fenêtres grandes ouvertes et que la discussion était compliquée avec le vent, on avait le regard à moitié perdu dans le paysage, vaguement en train de chercher la trace d’animaux dans le lointain. Parfois on voyait un point noir dans un champ, on se précipitait sur les jumelles et ça n’était que des gros cailloux. “ Un être vous obsède et le monde prend sa forme” dit Tesson. C’est vrai.

On a quand même eu de la chance deux fois sur le bord des routes où des ours bruns, une fois en famille, l’autre fois un solitaire, picoraient paisiblement les petites baies qui foisonnent en cette période de l’année. Je pense que leur journée est entièrement consacrée à cette activité car bouffer des myrtilles ça prend du temps et pour nourrir une telle corpulence il faut en ingérer un belle dose ! C’est un spectacle grandiose que de voir ces énormes mammifères si proches, complètement absorbés dans leurs tâches et qui ne prêtent pas attention à leurs spectateurs, mais tout de même quelque chose me gène. Ils sont habitués à l’homme pour avoir ce comportement et je trouve ça un peu contre-nature. Il faudrait pour les observer devoir faire des heures d'affûts, marcher à travers la forêt et s'imprégner du lieu avant de faire la rencontre. Alors que la c’est complètement gratuit, offert, il n’y a aucun effort, aucune attente, aucun mérite cela me laisse une saveur légèrement amère même si je n’ai pas craché dans la soupe…


Avant d’arriver à Vancouver nous passons par Whistler et Squamish puis on longe la côte pacifique et on entre dans “The Couve” par le nord. Cette ville est belle, franchement ! L’eau est partout, les buildings, typiquement américains, sont hauts et classes. Un batiment ressemble à l’opera de Sydney et represente la voilure d’un bateau blanc prêt à prendre le large. Nous nous sommes baladés dans ses rues, nous avons essayé de nous familiariser avec la culture, avec l’ambiance, les odeurs et la gastronomie. Un soir nous nous sommes rendus sur une plage et nous avons observé le ciel rougir jusqu’à prendre feu puis plus rien, le soleil est passé derrière l’horizon et le bleu a fini par devenir noir, un des plus beaux sunsets que j’aie pu voir sur le pacifique. En repartant nous avons failli nous faire aligner pour stationnement gênant mais coup de chance, le gars s’est rendu compte qu’il avait noté la mauvaise rue sur le PV, il nous l’a annulée. Ce soir-là on avait la chance en nous mais on a pas poussé le vice jusqu’à aller jouer au casino de peur d’être déçu. On est plutôt allés se coucher car le lendemain on reprenait la route.


Avant de repartir pour l’est on a decidé d’aller se prendre un café dans un Starbuck, car oui c’est de la merde mais c’est le pays qui veut ça, et là un mec, la soixantaine chenue, une chemise trop grande, un badge autour du coup et un pantalon noir nous a demandé si la France va bien. Le type habite sur la côte ouest depuis 40 berges, d’abord en Californie puis il est remonté là. Aujourd’hui, moitié artiste il est surtout pleinement agent de sécurité dans un hall d’immeuble qu’il nous a fait visiter et dans lequel il y a des logements et des entreprises. Tous les jours, il côtoie un tableau en relief qui vous suit quand on le regarde et qui vaut 250 milles dollars, surement plus qu’il n’en gagnera jamais mais il était heureux de nous le montrer.

Donc ensuite on a taillé la route et on avait l’impression de ne jamais sortir de la banlieue. On gravitait entre des bouchons et des moments où ça roulait mais on crevait de chaud, il faisait lourd, on avait l’impression que toute la moiteur de l'océan était dans notre bagnole sans clim. Le soir on a fini par trouver un endroit où dormir pas loin d’un lac, on a été faire trempette à poil, ça nous a drôlement fait du bien.

Les jours qui ont suivi on s’est retrouvés dans les parcs à l’ouest de Banff où on est déjà passés à l'aller si vous avez bien suivi. Sauf qu’à cet endroit les gardes étaient en train de faire flamber la forêt pour l’assainir paraît-il, en tout cas nous on était dans la fumée. Parfois on voyait rien, parfois les jeux de lumières avec le soleil étaient magiques, un petit air d’apocalypse quand même. On a profité de ces endroits en faisant pas mal de virées à pied et on était toujours à la recherche des ours qu’on n’a pas vu. On avait pourtant espoir car au départ d’un chemin, un panneau promettait 115 dollars d’amende pour ceux qui partent sans être au moins quatre adultes à moins de trois mètres les uns des autres à cause du risque de rencontrer un grizzly. Nous on est partis à deux et on n'a croisé ni la promesse ni le risque, c’est-à-dire ni le garde ni l’ursidé, je vous laisse choisir qui est le risque et qui est la promesse.


Avec tout ça le séjour tirait à sa fin, on se rapprochait de plus en plus de Calgary en faisant des sauts de puces chaque jour et on prenait du bon temps comme on le fait tous en vacances.

Pour terminer, on s’est mis une mission nettoyage du van et je suis parti tout seul pour le déposer à l’endroit où on l'avait pris. J’ai laissé les clés dans une boîte aux lettres et je suis rentré en courant jusque dans le downtown de Calgary. Le soir, on a fait un dernier burger dans un Diner en banlieue. On a mis 40 minutes de marche pour y arriver et le bouclard payait pas de mine mais c’était pas mauvais. On a été servi par la patronne, une joyeuse quinqua tatoué comme il faut, bouclettes blondes, lunettes papillons et gros rouge à lèvres sur un teint blanc, voyage dans les seventies qu’on n’a pas connus. Puis l’avion, le retour en France et à la vraie vie. Peut être que maintenant je vais pouvoir arrêter de parler et d'écrire comme Kerouac même si franchement, c’était bon !