Réflexions Verticales

C’est triste les montagnes sous la pluie, surtout quand nous voulons les gravir. C’est triste

car nous ne pouvons même pas les voir. Alors nous n’y sommes pas allés, pour ne pas être

tristes. Nous avons fait comme les oies sauvages en hiver, nous avons cherché le soleil.

Imitation animalière à des fins surement bien trop humaines. Nous voulions grimper. Nous

voulions élever nos corps pour nourrir nos âmes, occuper nos esprits. À croire que l’acide

lactique qui emplit nos muscles dissout la bonde de fond qui retient nos angoisses.

Alors nous avons quitté le monde des hommes pour celui des vautours. Nous nous sommes

élevés sur l'arête ouest de la Roche Décollée, une voie majeure des gorges de la Jonte.

Ici, lorsque nos pieds sont sur des appuis suffisamment minces pour imaginer la perte d’altitude involontaire. Et lorsque nos doigts sont arqués depuis trop longtemps sur de trop petites prises, alors les charognards approchent. Ils nous sous-volent, probablement conscients des lois de la gravité, ils seront plus proches du point de chute. Ou plutôt du point d'atterrissage qui n’en serait pas vraiment un si toutefois la corde venait à se rompre.

Nous nous élevons sur cette Dolomie, roche calcaire qui a connu le fond des océans et des

créatures autrement plus effrayantes que le bout de nos doigts qui fouillent le fond des

cavités pour tenter d’y trouver quelconque remède à l’attraction terrestre. Nous luttons,

surtout moi, dans ces trois longueurs pendant quelques dizaines de minutes et nous

montons. La morphologie humaine à cela d'appréciable que l’escalade se fait face au mur, si

bien que le vide reste invisible à qui ne veut pas le voir. Irrationalité du cerveau humain, la

peur semble s'accroître à mesure que le vide s'approfondit alors qu’un impact au sol avec

une dizaine de mètres d’élan suffirait à mettre un terme à toute activité psychique. Nos pieds

retrouvent l’horizontalité, le vide n’est plus, les cordes s’entassent au lieu de se répandre,

nous sommes au sommet. Plateforme isolée du reste de la terre à une centaine de mètres

au-dessus de la population, accessible que par l’ascension verticale, illustration du monde

des hommes.


En autant de temps que nous avons mis à gravir une paroi verticale de 120 mètres, nous

sommes revenus chez nous, deux cents kilomètres au nord. 

Une nuit est passée, nous sommes dans la vallée de Chaudefour et nous goûtons à la

Trachyte, roche plus reposante pour notre “dactylo-piderme”. - Mot inventé pour désigner

l’anatomie du doigt qui permet de tâter la rugosité du monde, la douceur de nos Eve -.

Nous réalisons un enchaînement de trois parois entrecoupées de course à pied, d’abord

pour éviter la pluie, ensuite pour la futilité du chronomètre. Je suis heureux. Satisfaction d’un

homme qui a réalisé un petit projet, bonheur d’un effort achevé. Six heures en montagne,

élasticité de l’espace-temps, il me semble avoir quitté la voiture il y a quelques minutes.


J’ai usé mes semelles et poli mes doigts encordé avec Zsolt, mon guide. Mon guide de haute montagne. La personne accréditée de grandes capacités physique, technique et mentale capable de vous emmener au sommet d’une montagne, en sécurité.

Une réflexion me taraude. 

Sommes-nous légitime à gravir une montagne si celle-ci nécessite le concours d’une aide

rémunérée. Elle ne trouvera pas de réponse aujourd’hui. Paradoxe de mon état, je porte au

firmament ces hommes et ces femmes affublé(e)s de l'écusson de guide, autant que je me

demande où est la place du clientélisme en montagne. Papier carbone, le second reproduit ce que le premier fait, souvent de manière moins précise. Second de cordée, second papier, pas de prise de décision, peu de peur, moins de risque. Quintessence de la montagne réduite à la balade dominicale ? 

Embrasser un ami au sommet d’un finistère vertical après une lutte commune et partagée

n'est-il pas plus riche en sentiment que de taper dans la main d’un surhomme qui a mené la

course devant ? 

Il y a autant de contre-arguments que de sommets à gravir dans le monde et je continuerai à être un client des cimes, un payeur des parois, avec un guide qui est devenu un copain, qui deviendra peut-être un jour un ami, qui jouera de sa pédagogie et de son aura pour élever mes capacités et ma technique. Ce qui me permettra peut-être un jour de me sentir légitime.


Un immense merci à Zsolt Osztian pour l'intégralité du week-end, du mot d’encouragement

dans la difficulté, à sa pédagogie générale, et aussi pour son goût de l’effort qui le rend

« suivable » même là où il pourrait ne pas l’être… Alors à bientôt ! 


Les lunettes du vertige:


Les Julbo Shield, modèle montagne de la marque Jurassienne, tenue parfaite, confort

inégalable à tel point qu’on les oublie. Jamais je n’ai eu peur de les perdre en pleine paroi,

ce qui pourrait être complexe dans la mesure où elles sont à ma vue… La ventilation permet

de ne pas connaître la buée même dans les moments difficiles. Concernant les verres, le

photochromique, qui s’appelle le Reactiv Light Amplifer, qui passe de la catégorie 1 à 3

permet de les porter par tout type de temps, du plus maussade au plus ensoleillé, une

lunette polyvalente que je recommande vivement!



Thibault Randoin